Publié le 16 Février 2015

 

India | Rabari women in Ajabarth Village | ©Jimmy Nelson / Before They Pass Away.

photos: Jimmy Nelson

*Rabari woman.  India.  Photo credit Mitchell Kanashkevich.

Rabari_girl

photos: Mitchell Kanashkevich

 

Les Rabari sont un peuple nomade indien se situant principalement au Rajasthan et au Gudjerat. Ils seraient originaires de Perse et descendraient des Tziganes. Ils se divisent en plusieurs clans, eux-mêmes divisés en tribus. Ils forment des communautés pastorales qui vivent essentiellement de l'élevage de leurs troupeaux. Ils pratiquent un tatouage rituel qui est aussi considéré comme ayant des vertus magiques. Selon un mythe hindouiste, ils auraient été amenés sur Terre par Shiva pour s'ocuper des chameaux de la déesse Parvati.

Publié le 13 Février 2015

A winter scene, Hendrick Avercamp

 

L’Ariège enneigée ressemble à un paysage d’Avercamp. L'homme en moins. Le blanc est sale et le noir est pur. La neige se tâche des reflets gris d’un ciel voilé et s’en détachent les traces laissées par quelques pas. Au milieu de l’immensité blanche qui a la même couleur que le ciel, l’œil est attiré par des tâches brunes, presque noires. Parfois noires d’ailleurs. Le noir de la terre et des troncs humides. Le noir des branches qui se détachent sur le gris du blanc comme des coups de pinceaux d’Hokusai ou comme les traits de crayons d’Egon Schiele, d’une seule traite, continu, sans l’interruption que l’on trouve dans le dessin des rares feuilles restantes. L’Ariège enneigée ressemble donc à un paysage hollandais mais a aussi quelque chose de japonais. Comme si le cerisier d’une estampe avait été dessiné par la main d’un peintre flamand. Cette austérité des non couleurs, cette sévérité d’un noir et blanc dénué de toute l’élégance qu’on lui accorde habituellement me plaît parce qu’elle me rappelle l’existence d’une beauté dure que je n’arrive à trouver ni dans la laideur hyperurbaine de mon quartier, ni dans la campagne verdoyante du milieu de l’été, ni dans le bleu Klein des bords de mer grecs. Puis cette neige tâchée et ce ciel blanc me rappellent à mon corps. Le froid le saisit, le rosit, le chauffe, l’irrite et l’assèche. Il lui fait oublier sa lourdeur et son excès, sa mollesse et ses imperfections. Le froid durcit le mou et échauffe le fade. L’on n’est pas plus beau mais la sévérité du paysage se traduit dans nos traits qui acquièrent alors les creux et les ombres de l’épaisseur neigeuse qui épouse les rochers et les chemins. Le matin en Ariège je me réveille sous plusieurs épaisseurs. Celle de la neige au dehors et celle de la couette, d’une couverture, d’un édredon mais aussi d’un pull dans lesquels je dors. Je me réveille ainsi, immergée dans le doux et le mou, dans la chaleur que je tarde à quitter, non pas par amour de cette dernière mais par amour de la prolongation de l’instant qui me sépare du retour au froid, du saisissement qui prend mon corps quand je quitte le lit. Le lit en Ariège redevient refuge. Je sors du lit et je trouve que des pieds nus et secs sur un parquet froid sont beaux. Le froid ambiant redessine mes veines et mes os. La ligne de mes pieds me rappelle alors celle des paysages, celle du coup de crayon d’Egon Schiele. Je me lève et ma peau se tend. Les poils de mes cuisses s’hérissent. Ma peau est sèche et ressemble à celle du dos d’une feuille de menthe. Je marche, traverse la chambre, descend l’escalier. A la fenêtre, une étendue de neige si moelleuse et pourtant si austère. A quelques endroits émergent des branches, une ronce ou un tronc. Je crois que ce que je trouve le plus beau dans tout ça se sont les granges. Les petites maisons de pierre aux toits d’ardoises parfois troués, à moitié ensevelies sous la neige, les portes en bois dont les planches laissent entrevoir le noir de l’ombre à l'intérieur, le noir du vide qui les habite, aussi noir que le vide qui résonne dans ces paysages. Ca doit être la beauté du paradoxe de la présence régulière d’habitations dans des champs dont la blancheur annule toute existence. L’on dit blanc pour l’origine, l’on dit blanc pour la pureté. Mais en Ariège le blanc est absence. Les granges se soulignent de noir comme des dessins sur la page blanche de l’hiver. Comme des traits de fusain sur la feuille blanche de février. Sous la douche, le premier contact de ma peau avec l’eau brûlante recrée à l’inverse le passage matinal du chaud au froid. Nue dans cette douche de carrelage froid, froid aux murs et froid au sol, la température de l’eau vient saisir ma peau comme le froid le fait au réveil et, l’espace de quelques secondes, c’est le chaud qui en fait ressortir les poils et les pores. En russe, « neige » se dit « снег », c’est-à-dire « cnièg ». Cнег est le mot qui traduit à la fois la douceur et la rudesse de la neige entre brûlure et engelure. Il y a le c doucereux et susurrant du froid qui se présente comme de la crème. Il y a l’étouffement nasal du н qui noie le son de son pas dans la poudreuse. Il y a l’étirement du e qui évoque l’espace et l’écho envahissant d’un champ vide. Puis l’abrupt gutturale, ce г si russe, si dur dans sa douceur, étouffé et pourtant entier dans son son plein qui vient taper furtivement au fond de la gorge. C’est le son des pas sur la roche, le son des pas sur la glace et de l’eau qui s’égoutte des stalactites. Cнег est le son de l’hiver et de la neige, le son du froid qui siffle dans les frênes dévêtus.

Rédigé par Clémence